Le Vietnam a récemment fait parler de lui dans le monde des cryptomonnaies. Les titres accrocheurs annoncent souvent que le pays est classé numéro 1 ou même numéro 4 mondial pour l'adoption des actifs numériques. La réalité est un peu plus nuancée, mais tout aussi fascinante. Selon l'Indice mondial d'adoption des cryptos 2025 publié par l'entreprise d'analyse de blockchain Chainalysis, le Vietnam se classe officiellement à la 6e place sur une base ajustée à la population. Cependant, si l'on regarde les données brutes sans cette pondération, le pays grimpe aux premières places, justifiant largement les rumeurs d'un classement au top 5.
Ce paradoxe est au cœur de l'histoire vietnamienne : une population massivement engagée dans le crypto, confrontée à une réglementation parmi les plus strictes au monde. Comment expliquer qu'un pays qui interdit techniquement l'usage courant des cryptos devienne une puissance mondiale dans ce domaine ? Et surtout, quelles sont les conséquences de ces restrictions pour les utilisateurs quotidiens et les entreprises ?
Une adoption massive malgré l'interdiction formelle
Pour comprendre la position du Vietnam, il faut regarder les chiffres concrets. Le pays compte environ 17 millions d'utilisateurs actifs de cryptomonnaies. Cela représente 17,2 % de sa population totale, selon les données de la Banque Mondiale pour 2025. Pour mettre cela en perspective, c'est bien plus élevé que la moyenne mondiale. En Asie-Pacifique, la région connaît une explosion des transactions, passant de 1,4 billion de dollars à 2,36 billions de dollars en une seule année, avec le Vietnam comme moteur principal aux côtés de l'Inde et du Pakistan.
Cette adoption n'est pas le fait d'investisseurs institutionnels riches, mais plutôt d'une force populaire. Environ 83 % de l'activité crypto au Vietnam provient de particuliers (le retail). Ces utilisateurs sont jeunes : 68 % ont entre 18 et 35 ans, et 54 % possèdent un diplôme universitaire. Ils ne cherchent pas seulement à spéculer ; beaucoup utilisent les cryptos pour des besoins pratiques, comme recevoir de l'argent de l'étranger ou payer des achats en ligne.
| Pays | % Population utilisant la crypto | Statut des Stablecoins | Principale plateforme utilisée |
|---|---|---|---|
| Vietnam | 17,2 % - 20,3 % | Interdits | Binance P2P (63 %) |
| Thaïlande | 14,7 % | Réglementés | Plateformes locales |
| Indonésie | 18,2 % | Réglementés | Tokocrypto / Indodax |
| Singapour | Données limitées (institutionnel fort) | Autorisés sous licence MAS | DBS / UOB / Plateformes régulées |
Le cadre réglementaire : une approche « bâtons de fer »
La raison pour laquelle le Vietnam semble si restrictif réside dans la loi promulguée en juin 2025 par la Banque nationale du Vietnam (SBV) dirigée par la gouverneure Nguyen Thi Hong. Cette loi, appelée Loi sur l'industrie des technologies numériques, légalise les cryptomonnaies mais impose des règles très spécifiques. Elle distingue deux types d'actifs : les actifs virtuels (qui représentent des produits réels tokenisés) et les actifs crypto (comme Bitcoin ou Ether).
Cependant, le coup de grâce pour l'utilisation quotidienne vient de l'interdiction stricte des actifs adossés à des monnaies fiduciaires, c'est-à-dire les stablecoins comme USDT ou USDC. De plus, toutes les transactions doivent être effectuées en Dong vietnamien (VND), et seules les entreprises vietnamiennes peuvent émettre des actifs crypto, à condition qu'ils soient soutenus par des biens physiques tangibles, pas par de l'argent fiat.
Pour les fournisseurs de services d'actifs crypto (CASPs), les barrières à l'entrée sont énormes. Ils doivent disposer d'un capital minimum de 10 billions de VND, soit environ 379 millions de dollars américains aux taux de septembre 2025. Résultat ? Le programme pilote de « sandbox » réglementaire lancé en septembre 2025 n'a reçu aucune candidature à ce jour. Personne ne peut ou ne veut respecter ces conditions drastiques.
L'exode vers les plateformes offshore et Binance P2P
Face à ces murs réglementaires, les Vietnamiens n'ont pas arrêté d'utiliser les cryptos. Ils ont simplement contourné le système. Une enquête menée par OneSafe.io auprès de 5 000 utilisateurs en septembre 2025 révèle que 87 % des traders vietnamiens dépendent de plateformes étrangères. Parmi elles, Binance P2P domine largement, utilisée par 63 % des participants. Bybit et OKX suivent loin derrière avec 21 % et 19 % respectivement.
Pourquoi P2P (peer-to-peer) ? Parce que cela permet d'échanger directement des Dong contre des cryptos sans passer par une banque locale qui bloquerait la transaction. Mais cette solution a un coût. Les utilisateurs font face à des primes de prix élevées (souvent 3 à 5 % au-dessus du marché) et à des processus de vérification d'identité (KYC) complexes et longs. Sur Reddit, dans la communauté r/CryptoVietnam, les plaintes sont fréquentes : « J'utilise Binance P2P tous les jours pour mes trades USDT-VND, mais je subis des frais cachés et des problèmes de vérification constants », écrit un utilisateur surnommé HanoiTrader88.
Cette dépendance aux marchés informels pose un risque majeur. Selon le Fonds Monétaire International (FMI), 92 % de l'activité crypto au Vietnam échappe à la surveillance officielle. Cela crée des failles potentielles pour le blanchiment d'argent et met en danger la stabilité financière du pays, un point que la SBV tente désespérément de contrôler.
L'impact sur les transferts d'argent et le commerce
L'un des usages les plus importants des cryptos au Vietnam est le transfert d'argent depuis l'étranger. En 2024, le Vietnam a reçu 19,2 milliards de dollars de remises internationales. Si les stablecoins étaient autorisés, les experts estiment que les cryptos pourraient capturer 15 à 20 % de ce marché, offrant des frais bien inférieurs aux banques traditionnelles (1,2 % contre 6,8 % en moyenne).
Aujourd'hui, cette opportunité est bridée. Sans stablecoins locaux régulés, les familles doivent passer par des canaux informels ou des plateformes offshore, ce qui rallonge les délais de conversion en Dong de plusieurs jours. À l'inverse, aux Philippines, la plateforme GCash a intégré ses propres outils crypto et a déjà onboardé 8,7 millions d'utilisateurs grâce à un cadre plus permissif. Le Vietnam perd ainsi une chance économique considérable.
Du côté du commerce électronique, quelques initiatives tentent de percer. Shopee Vietnam a lancé un pilote de paiement crypto en mars 2025, permettant à 41 % des utilisateurs sondés d'acheter des biens en ligne avec leurs actifs numériques. Mais sans infrastructure bancaire fluide, cette adoption reste fragile et limitée à une niche tech-savvy.
Les défis pour les entreprises et les startups
Si les particuliers trouvent des solutions de contournement, les entreprises légitimes se heurtent à un mur bureaucratique. Lancer une activité crypto conforme au Vietnam nécessite de naviguer entre trois ministères différents : les Finances, la Sécurité Publique et la SBV. La norme technique QĐ 2025/TT-NHNN exige des systèmes de monitoring en temps réel capables de traiter plus de 5 000 transactions par seconde.
Les coûts sont prohibitifs. Un rapport de PwC Vietnam indique qu'il faut en moyenne 11,3 mois et 2,8 millions de dollars pour atteindre la conformité totale. Cela exclut automatiquement les petites startups et favorise les grandes entreprises d'État ou les multinationales disposant de ressources illimitées. C'est pourquoi le hub d'innovation de Saïgon et Techfest Village à Hanoi, bien qu'hébergeant 427 startups blockchain (en hausse de 37 % par an), peinent à lancer des produits grand public régulés.
Que réserve l'avenir ? Vers une libéralisation progressive ?
Malgré les difficultés, le gouvernement ne semble pas vouloir revenir en arrière complètement. Au contraire, il cherche à canaliser cette énergie vers des voies contrôlées. Le projet de circulaire 40, publié en octobre 2025, propose une fiscalité claire : 2 % de TVA et 0,1 % de taxe sur les transactions. Cela pourrait rassurer les investisseurs si elle est adoptée.
Parallèlement, la SBV teste une version numérique du Dong (digital đồng) avec 20 banques commerciales. Si cette monnaie numérique centrale (CBDC) parvient à s'intégrer avec les infrastructures blockchain existantes, elle pourrait offrir une alternative légale aux stablecoins privés, résolvant ainsi le problème de volatilité tout en restant sous contrôle étatique.
Les prévisions restent mitigées. Chainalysis estime que le Vietnam pourrait remonter à la 4e place mondiale en 2026 si le programme sandbox prend enfin vie. Morgan Stanley prévoit une croissance annuelle de 25 à 30 % du marché crypto vietnamien jusqu'en 2028, à condition que les réglementations évoluent pour accepter les stablecoins avec des garde-fous appropriés. Pour l'instant, le Vietnam reste un géant endormi : une demande populaire énorme coincée dans un cadre juridique trop rigide.
Pourquoi le Vietnam est-il classé si haut dans les indices d'adoption crypto malgré les interdictions ?
Le classement élevé reflète une demande organique massive de la part de la population, notamment pour les transferts d'argent internationaux et l'épargne. Bien que l'usage soit techniquement restreint, les citoyens utilisent massivement des plateformes offshore via des méthodes peer-to-peer (P2P), ce qui génère un volume de transactions colossal détectable par les analystes blockchain.
Peut-on acheter des cryptomonnaies facilement au Vietnam aujourd'hui ?
Oui, mais indirectement. Il est difficile d'acheter directement via une banque locale. La méthode la plus courante est d'utiliser la fonction P2P sur des plateformes internationales comme Binance, où l'on échange des Dong vietnamiens contre des cryptos avec d'autres particuliers. Cela implique toutefois des frais supplémentaires et des procédures de vérification d'identité strictes.
Quelles sont les principales restrictions imposées par la loi de 2025 ?
La loi interdit l'émission et l'usage de stablecoins adossés à des devises fiduciaires (comme l'USDT). Elle oblige également toutes les transactions à se faire en Dong et impose un capital minimum de 10 billions de VND pour les opérateurs locaux, rendant presque impossible l'entrée de nouvelles startups sur le marché régulé.
Comment la réglementation vietnamienne compare-t-elle à celle de Singapour ?
Singapour adopte une approche beaucoup plus ouverte, permettant l'émission de stablecoins régulés par l'autorité monétaire (MAS). Cela attire les institutions financières et les grands investissements. Le Vietnam, en revanche, privilégie la stabilité financière stricte, ce qui limite l'adoption institutionnelle à seulement 17 %, contre près de 50 % à Singapour.
Y a-t-il des risques juridiques pour un particulier qui utilise Binance P2P au Vietnam ?
Actuellement, la possession de cryptomonnaies n'est pas illégale pour les particuliers, mais leur utilisation comme moyen de paiement courant est interdite. Utiliser des plateformes offshore contourne les régulations bancaires. Bien que les poursuites contre les simples détenteurs soient rares, les autorités surveillent activement les flux financiers non déclarés, et les comptes bancaires peuvent être gelés si des transactions suspectes sont détectées.