Comment le crypto est utilisé comme outil d'évasion des sanctions au Venezuela
Mary Rhoton 7 février 2026 1

En 2026, le Venezuela est devenu l’un des rares pays au monde où la cryptomonnaie n’est pas une option pour les citoyens, mais un outil d’État pour contourner les sanctions internationales. Ce n’est pas un phénomène marginal : c’est une stratégie économique organisée, soutenue par le gouvernement, et intégrée dans les rouages même du système énergétique du pays. Alors que le bolivar s’effondre sous l’effet de l’hyperinflation, les autorités vénézuéliennes ont pivoté vers la blockchain - pas pour moderniser la finance, mais pour survivre à l’isolement financier imposé par les États-Unis et l’Union européenne.

Le PETRO : une monnaie d’État conçue pour contourner les sanctions

En 2018, le président Nicolás Maduro a lancé le PETRO, la première cryptomonnaie d’État au monde. Contrairement à Bitcoin, qui vise la décentralisation, le PETRO a été créé pour être centralisé, contrôlé par l’État et explicitement lié aux réserves pétrolières du Venezuela. Son objectif ? Permettre au pays de vendre son pétrole sans passer par les banques occidentales, qui avaient coupé tout accès aux systèmes de paiement internationaux.

Le PETRO n’a jamais été adopté massivement par les marchés internationaux. Les États-Unis ont immédiatement interdit à leurs citoyens d’y participer, et les grandes plateformes de change l’ont exclu. Mais cela n’a pas empêché le régime de l’utiliser comme couverture diplomatique. En interne, le PETRO sert à créditer les comptes des fonctionnaires, des militaires et des entreprises d’État. À l’extérieur, il est utilisé comme un « passe-partout » pour négocier avec des partenaires non occidentaux - en particulier la Russie, la Chine et l’Iran - où les sanctions ont moins d’impact.

Les échanges contrôlés par l’État : Criptolago et ses liens avec PDVSA

Le Venezuela n’a pas juste créé une monnaie. Il a construit toute une infrastructure financière parallèle. Sept échanges de cryptomonnaie ont été autorisés à opérer légalement sur le territoire. Le plus connu ? Criptolago. Ce n’est pas une entreprise privée. C’est une entité contrôlée par l’État du Zulia, gouvernée par Omar Prieto, un allié fidèle de Maduro lui-même sous sanctions américaines pour avoir bloqué l’aide humanitaire.

Ces échanges ne sont pas là pour aider les particuliers. Ils servent à convertir les revenus pétroliers en cryptomonnaie. La compagnie pétrolière nationale, PDVSA, utilise ces plateformes pour recevoir des paiements en Bitcoin et en USDT (Tether) en échange d’huile. Une fois la cryptomonnaie reçue, elle est transférée à des intermédiaires internationaux - souvent en Russie ou en Turquie - qui la convertissent en espèces ou en biens. C’est ainsi que le Venezuela continue d’exporter du pétrole, même après que les États-Unis ont interdit toute transaction avec PDVSA en 2019.

USDT : le véritable pilier du système d’évasion

Le PETRO est une vitrine. Le vrai moteur, c’est l’USDT, la stablecoin pegée au dollar. Pourquoi ? Parce que les gens le comprennent. Les commerçants, les transporteurs, les contrebandiers - tous utilisent l’USDT. Il est stable, il est accepté partout, et il est difficile à tracer.

À Caracas, des courtiers en ligne (OTC brokers) opèrent en toute discrétion. Ils acceptent des espèces en bolivars, les convertissent en USDT, puis les envoient à des comptes à l’étranger. Certains de ces courtiers travaillent directement avec des entreprises liées à PDVSA. D’autres sont liés à des réseaux criminels, comme Hezbollah, qui, selon des rapports de l’OFAC et des autorités israéliennes, utilise désormais l’USDT pour transférer des fonds entre le Venezuela, la Syrie et l’Iran.

Le système fonctionne parce que les banques traditionnelles ont déserté le Venezuela. Les institutions financières internationales ne veulent plus avoir affaire à quiconque a un lien avec le pays. La cryptomonnaie, elle, n’a pas de frontières. Et elle laisse peu de traces.

Un fonctionnaire étatique stamp des vouchers USDT à Criptolago, tandis que du pétrole coule dans une machine blockchain.

Le pétrole, la blockchain et les transferts en haute mer

Comment le pétrole vénézuélien arrive-t-il jusqu’à ses clients ? Par des transferts en haute mer. Des pétroliers vénézuéliens rencontrent des navires russes ou iraniens au large des côtes, loin des zones de surveillance internationale. Ils transfèrent le pétrole, puis reçoivent des paiements en cryptomonnaie. Les transactions sont enregistrées sur la blockchain, mais les adresses ne sont pas liées à des noms réels. Les autorités américaines ont même dévoilé, en octobre 2022, l’arrestation de cinq Russes accusés d’avoir aidé PDVSA à blanchir des milliards de dollars grâce à ce système.

Le pétrole est la colonne vertébrale de l’économie vénézuélienne. Et la blockchain est devenue son nouveau canal de distribution. Sans elle, le pays serait complètement isolé. Avec elle, il peut continuer à vendre, même sous sanctions.

Les citoyens ordinaires : entre survie et complicité involontaire

Il ne faut pas confondre le système d’État avec la réalité des citoyens. Des millions de Vénézuéliens utilisent Bitcoin et USDT pour sauver leur épargne. Quand un salaire en bolivars perd 90 % de sa valeur en une semaine, la cryptomonnaie devient une question de survie. Beaucoup achètent des biens en ligne, envoient de l’argent à leurs familles à l’étranger, ou paient leurs factures en crypto.

Mais cette utilisation « légitime » devient un masque pour les activités illégales. Les plateformes de change internationales ne peuvent plus distinguer entre un citoyen ordinaire qui reçoit un transfert de sa sœur aux États-Unis, et un officiel du régime qui reçoit un paiement en échange d’un contrat pétrolier. Résultat : les banques ferment les portes à tout ce qui vient du Venezuela. Même les ONG qui aident les populations vulnérables rencontrent des difficultés pour recevoir des fonds.

Une famille regarde un solde USDT sur une tablette, tandis qu'un pétrolier échange du pétrole contre des cryptomonnaies en haute mer.

Un modèle qui inspire d’autres pays sanctionnés

Le Venezuela n’est pas seul. La Russie, après l’invasion de l’Ukraine en 2022, a commencé à explorer des systèmes similaires. L’Iran utilise des cryptomonnaies pour contourner les restrictions sur ses exportations de pétrole. La Corée du Nord a été accusée d’utiliser le Bitcoin pour financer ses programmes militaires.

Mais aucun autre pays n’a poussé le système aussi loin. Le Venezuela a transformé la cryptomonnaie en politique publique. Ce n’est pas une fuite des citoyens vers la technologie. C’est un projet d’État, avec des ministères, des lois, des échanges contrôlés et des sanctions internationales qui en sont la conséquence.

La lutte des États-Unis : sanctions, enquêtes et outils de traçage

Les États-Unis ne restent pas les bras croisés. L’OFAC (Bureau du Contrôle des Actifs Étrangers) surveille activement les transactions liées au Venezuela. Les outils d’analyse blockchain, comme ceux de Chainalysis ou de Sayari, permettent désormais de détecter des schémas typiques : des transferts massifs d’USDT depuis des échanges vénézuéliens, des mouvements vers des portefeuilles liés à PDVSA, ou des échanges avec des entités russes sous sanctions.

En octobre 2025, les États-Unis ont temporairement assoupli certaines sanctions après un accord électoral partiel. Mais ils ont aussi averti : si Maduro ne respecte pas ses engagements, les restrictions seront réactivées - et cette fois, les cibles seront encore plus larges. L’objectif n’est plus seulement de bloquer les transactions, mais de démanteler l’infrastructure crypto entière du régime.

Quel avenir pour la cryptomonnaie au Venezuela ?

À court terme, le système va continuer. La demande de cryptomonnaie est trop forte pour que les citoyens l’abandonnent. Et le régime n’a pas d’autre option. À long terme, la pression internationale va s’intensifier. Les outils de traçage s’améliorent. Les exchanges internationaux renforcent leurs contrôles. Les banques centrales développent des systèmes de surveillance transfrontalière.

Le Venezuela pourrait être contraint de migrer vers des cryptomonnaies plus privées - comme Monero ou Zcash - qui masquent les transactions. Ou de développer ses propres réseaux blockchain fermés, hors du système global. Mais cela ne résoudra pas le fondamental : la cryptomonnaie ne peut pas remplacer une économie saine. Elle ne fait que repousser l’effondrement.

En 2026, le Venezuela reste le laboratoire du crypto-sanctionnement. Un pays où la technologie n’est pas une libération, mais un outil de survie pour un régime en déclin. Et où les citoyens, entre l’effondrement économique et la survie numérique, sont pris entre deux mondes - l’un qui les opprime, l’autre qui les sauve, mais à un prix.

Le PETRO est-il encore utilisé aujourd’hui au Venezuela ?

Oui, mais principalement en interne. Le PETRO n’est plus utilisé pour les transactions internationales, car il est bloqué par les sanctions américaines et rejeté par les marchés mondiaux. Il sert maintenant à créditer les comptes des fonctionnaires, des militaires et des entreprises d’État. Son rôle principal est symbolique : il permet au régime de prétendre avoir une monnaie nationale indépendante, tout en se reposant sur l’USDT et le Bitcoin pour les véritables échanges.

Pourquoi l’USDT est-il préféré au Bitcoin au Venezuela ?

L’USDT est pegué au dollar américain, ce qui le rend stable. Dans un pays où l’inflation atteint plus de 1000 % par an, une monnaie volatile comme le Bitcoin est trop risquée pour les transactions quotidiennes. L’USDT permet de conserver la valeur, d’acheter des biens importés, et de transférer de l’argent à l’étranger sans subir de fluctuations brutales. C’est un outil de préservation de richesse, pas de spéculation.

Les citoyens ordinaires risquent-ils des sanctions en utilisant la cryptomonnaie ?

Non, les sanctions américaines ciblent les entités étatiques et les entreprises liées au régime, pas les particuliers. Mais les banques et les plateformes de change internationales refusent désormais de traiter avec tout utilisateur ayant un lien avec le Venezuela. Ce qui rend l’accès à la cryptomonnaie très difficile pour les citoyens ordinaires, même s’ils n’ont rien à voir avec le gouvernement.

Comment les autorités américaines détectent-elles les transactions de cryptomonnaie liées au Venezuela ?

Grâce à des outils d’analyse blockchain qui identifient des motifs récurrents : des transferts massifs depuis des échanges vénézuéliens comme Criptolago, des mouvements vers des portefeuilles liés à PDVSA, ou des transactions avec des entités russes ou iraniennes sous sanctions. L’OFAC et le DOJ utilisent ces données pour tracer les flux et identifier les intermédiaires clés, comme les courtiers en ligne ou les navires pétroliers.

Le Venezuela a-t-il réussi à contourner les sanctions grâce à la cryptomonnaie ?

Partiellement. Le Venezuela n’a pas réussi à restaurer son économie, mais il a réussi à éviter l’effondrement total. Il continue d’exporter du pétrole, de payer ses militaires, et de maintenir un minimum de services publics grâce à la cryptomonnaie. Cela ne signifie pas que les sanctions ont échoué - elles ont simplement été contournées, pas annulées. Le pays est toujours isolé, mais il ne s’est pas effondré.

1 Commentaires

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    Jeanette Lesbirel

    février 7, 2026 AT 08:43

    Ok mais franchement, c’est juste du bricolage. La crypto, c’est pas une économie, c’est un patch.

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